Voir au delà... Ou des mots sur mes Arcanes

Lorsqu’on reprend le chemin artistique de Sophie Badens, on peut y distinguer une ligne de crête, qui l’a progressivement conduite d’un choix de sujets allant de la nature morte au portrait, mais dont le traitement refusait plus ou moins consciemment de s’aventurer au-delà de ce qui est donné comme immédiatement perceptible.

Elle s’inscrivait alors dans l’héritage d’un peintre comme Chardin, par exemple. Son évolution personnelle, son intérêt pour les couloirs obscurs et encombrés de l’alchimie, de l’occultisme ou des sciences de l’inconscient et, parallèlement, une approche technique de la photographie renouvelée, l’ont menée sur de nouveaux territoires.

Les vingt-deux portraits de ces « Arcanes cardinales » sont un reflet fidèle de ces terres nouvelles où aborde Sophie Badens. Elle avait jusqu’ici produit quelques œuvres dans la lignée de cette exposition, mais isolées. La force de son nouveau travail est d’être constitutif d’un récit, à la fois le récit du monde intérieur de l’artiste, car finalement tous ces portraits sont des autoportraits, mais aussi le récit de la lente inscription dans une démarche où l’on devine entre autres les fantômes de Karl Jung, de Paracelse, des deux amants bibliques du « Cantique des Cantiques », dont les dialogues hésitent entre sensualité, érotisme et mystique ; ou peut être encore le Dieu égyptien Thot, fondateur de la science secrète qui met en relation les hommes avec les planètes et le Temps ; Thot auquel les grecs assimileront Hermès, le plus remuant des Dieu, le Dieu des carrefours, qui sert de lien entre les mondes, crée des rites et un art divinatoire ; peut-être aussi le fantôme du philosophe italien de la Renaissance Marsile Ficin, initiant la cour des Médicis aux profondeurs des Tarots.

Ces cartes incarnées dans un Tarot aussi intemporel que mystérieux sont bien des « arcanes » ou l’on pourrait croiser les fantômes que nous venons d’évoquer, car pour chacun de ces portraits on sent un au-delà des regards, des gestes et des signes. « Arcanes cardinales », au sens où ce dernier mot désigne par son origine un gond, un pivot, ce gond qui nous fait insensiblement passer de la simple figuration au mystère pour chacune de ces photos.

Les arcanes majeurs du Tarot sont au nombre de 22. On les retrouve ici, même si Sophie Badens a enlevé la pire des cartes, « Maison Dieu », considérant que le monde traine assez de misères. « L’Apocalypse » de Jean, qui termine la Bible, comporte également 22 chapitres et il faut se souvenir que le terme apocalypse vient d’un mot grec signifiant dévoiler. Le parallèle est étonnant : 22 chapitres, 22 cartes et dans les deux mondes l’étrange liturgie d’un dévoilement. Coïncidence ?

Cette exposition nous mène donc aux portes du mystère d’un récit intime et universel en donnant à voir au-delà.


Jean-Pierre Delbouys





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